Le chêne de Bambou de Liss

L'écrivain congolais Liss Kihindou livre son premier roman. Une histoire d'amitié épistolaire entre deux femmes.

Chêne de Bambou, de Liss Kihindou, est un roman épistolaire dont le début m'a paru semblable à une source qui, en traçant un chemin, finit par trouver un lit pour se poser. Un peu à l'image d'une chose ou plutôt d'une idée opaque qui s'éclaircit au fur et à mesure que se déverse le flot d'inspiration. Au départ, dubitatif comme Réné Descartes sur la qualité du roman, j'ai fini par l'apprécier à sa juste valeur et à l'engloutir en seulement 48 heures à cause du suspens dont Liss Kihindou use avec brio, et du voile qu'elle soulève sur les conditions des étudiants et étudiantes africains, qui poursuivent leurs études universitaires en France.

Liss 3167cLiss Kihindou, une plume congolaise 

Liss Kihindou invite ses lecteurs à nouer une sorte de familiarité avec Miya, le personnage principal, qui rappelle à tout un chacun la petite cousine, la grande sœur, la tante ou la copine qui réside en France. Au fil des pages, on ne peut s'empêcher de se demander si Liss Kihindou, qui réside également en France, n'a pas - d'une façon ou d'une autre - été confrontée aux réalités, aux difficultés qu'elle expose non seulement avec l'œil de l'observatrice avertie, mais aussi de celui qui a vécu cette galère estudiantine dans sa chair.

Langues africaines

Dans ce réalisme, l'auteur partage sa passion du livre au lecteur. Liss Kihindou fait l'éloge des grandes bibliothèques françaises et distribue de temps en temps les fragments des passages littéraires qui ont marqué son âme d'écrivain, comme en témoignent les extraits de Romain Gary et de Fatou Diome dans les pages 141 et 145. Liss Kihindou accorde une place non négligeable au métier d'écrivain. Dans nombre de correspondances, les protagonistes de Chêne de Bambou discutent sur les difficultés liées au métier d'écrivain. Au fur et à mesure que Liss Kihindou pose un certain nombre de problèmes susceptibles de décourager les femmes à devenir écrivains, elle les exhorte en même temps à se jeter à l'eau, à tenter leur chance, à ne pas laisser moisir leur manuscrit dans leur sac. Bref, elle les aide à avoir confiance en elles, à croire en ce qu'elles font.

Dans Chêne de Bambou, Liss Kihindou glisse à dessein quelques expressions en langue vernaculaire comme : « tiadi (p.63), Mundelé (p.60), Nkotis (p.59)Butabwa tata (p.49) Yaka dia mama, et j'en passe. Certains mots n'ayant pas d'équivalents dans la langue de Molière, l'auteur a jugé bon de les reproduire tels quels non pas uniquement pour permettre aux éventuels lecteurs occidentaux de découvrir les richesses des langues africaines, mais encore et surtout pour permettre aux Congolais de se reconnaître, de se retrouver.

D'un autre point de vue, la présence des expressions en langue vernaculaire peut aussi être perçue comme un passeport que Liss Kihindou brandit pour décliner son identité ou révéler ses origines congolaises dont elle est fière et auxquelles elle demeure très attachée. Cela se ressent encore plus lorsque Liss Kihindou pose en blaguant un problème qui aurait certainement choquer nos aïeux, à savoir la dénaturation – mieux –, la francisation des patronymes africains, comme on peut le lire à la page 133 où, comme pour citer un exemple, le nom Nganga devient N'ganga ou Ganga. Ou Mboungou devient M'boungou ou Boungou etc.

couv dc489Couverture du livre Chêne de bambou

De plus, Liss Kihindou nous fait remarquer l'incapacité des Français à prononcer des noms africains, à l'instar de ce journaliste français qui pour lire le nom Ndjamena est obligé de détacher le « N' » pour lire Djamena (p. 31). Entre autres constats, l'auteur ne s'est pas donné la peine de décrire ses personnages. Elle les a nommés. Cependant, elle n'a pas usé de son pinceau pour nous en dessiner les contours, nous en peindre les portraits.

Pour ma part, j'aurais bien voulu savoir à quoi ressemble Miya ou Inès... et pourquoi pas Julien. Mais vous conviendrez avec moi que ce n'est qu'un détail et que cela n'atténue en rien le poids, la valeur ou la saveur littéraire de cet ouvrage.

Chêne de Bambou est l'expression d'une dette morale, celle de Miya, une étudiante dont les parents se sont endettés pour qu'elle aille poursuivre ses études en Europe. Ce roman expose la volonté de réussir d'une famille moyenne, prête à tout, pour offrir un avenir meilleur à sa descendance. C'est l'histoire d'une famille unie qui se serre les coudes, malgré la distance. Chêne de Bambou nous rappelle donc que la distance ne fait pas perdre de leur force aux sentiments.

Espoir féminin

Mais ce roman est surtout l'histoire d'une amitié entre Miya et Inès qui se renforce au rythme des correspondances ; car nous l'avons dit dès le début, c'est un roman épistolaire. Dans ce roman où les commérages s'acclimatent avec l'étude plus ou moins scientifique des phénomènes sociaux, deux jeunes demoiselles épluchent des dossiers intimes, elles se racontent des choses qu'elles se sont promis de ne jamais révéler à leurs familles respectives. Comme quoi, toute vérité n'est pas bonne à dire.... La liberté, la fidélité, la confiance, les liaisons extraconjugales sont les sujets qui enrichissent les correspondances d'Inès et Miya.

J'ai dit plus haut que ce roman a été écrit à l'image d'une source qui se cherchait. La raison de cette forte impression pourrait, à mon humble avis, provenir du fait que Liss Kihindou a embrassé de nombreux genres littéraires, dont l'Essai et la Nouvelle, avant d'entrer dans le roman proprement dit, car Chêne de Bambou est son premier roman.

Pour conclure, je m'autorise à croire que Liss Kihindou vient là de réussir un coup de maître dont la corporation d'écrivains congolais peut être fière. Et j'ose dire, sans risque de me tromper, que Liss Kihindou est l'un des grands espoirs féminins de la littérature congolaise.

 

Chêne de bambou, Liss Kihindou, éditions Anibwe.