Bénin: des stocks de médicaments brûlés, des patients en souffrance

Des tonnes de médicaments périmés sont détruites presque tous les ans. Une mesure d’assainissement révèle des insuffisances dans la gestion des stocks pharmaceutiques.

« Vendez-moi des produits à hauteur de 6500 F Cfa. C'est tout ce que j'ai pour le moment ...», se désole une nourrice, venue payer des médicaments sur ordonnance dans un centre de santé de Cotonou. En manque de moyens, impossible pour elle de se procurer tous les médicaments prescrits. Même si la survie de son enfant en dépend. Cependant, dans un magasin du même centre de santé, des piles de cartons de médicaments, d'une valeur estimée à une dizaine de millions de Francs Cfa sont en attente d'être centralisées, pour être détruites.

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Le 28 septembre 2015 à Natitingou (une ville située au nord du Bénin), des tonnes de médicaments estimés à 45 millions de médicaments ont fini dans les flammes ardentes d'une fosse à ciel ouvert. Un acte qui sort de l'entendement pour le commun des Béninois. «Je n'ai jamais su qu'il y a de médicaments qui restaient jusqu'à ce qu'on en brûle. C'est un crime. Et pourtant, on nous met la pression pour aller payer ces mêmes médicaments dans des pharmacies,» s'indigne Huguette, une patiente.

Sous le contrôle du ministère de la Santé, plusieurs tonnes d'autres médicaments issus des zones sanitaires et directions départementales de la Santé, subiront incessamment le même sort. « Ce sont des médicaments périmés ou mal conservés. Nous ne pouvons donc pas les utiliser pour des patients, » explique le professeur Frédéric Loko, directeur de la Pharmacie, du Médicament et des Exploitations diagnostiques (Dpmed).

Les gestionnaires de stocks indexés

Les médicaments vendus dans les formations sanitaires proviennent de la centrale d'achat des médicaments essentielles (Came). Pourquoi alors des tonnes des médicaments partent en fumée ? Un début de réponse se retrouve dans une thèse de doctorat, soutenue sur cette problématique dans le département de l'Atacora-Donga, en 2012. « Le manque de rigueur dans la gestion des produits pharmaceutiques, l'insuffisance de personnel qualifié et l'absence de textes réglementaires encadrant les pratiques professionnelles apparaissent comme étant les causes majeures de ce problème, » relevait le docteur Marie de Soleré, auteure de la thèse. Les gestionnaires de stocks pharmaceutiques sont ainsi indexés.

Des boucs émissaires

Les gestionnaires en charge de stocks pharmaceutiques sont très peu à avoir un profil de pharmaciens. Et, dans de telles situations, ils sont les plus indexés. «Il faut que les gestionnaires de stocks fassent preuve de rigueur et de professionnalisme dans la gestion des médicaments. Cela permettra d'éviter de brûler des millions de francs de F Cfa chaque année, » recommande le docteur Jacob Namboni, directeur de cabinet du ministre de la Santé.

Les gestionnaires de stocks ne veulent pas être les seuls responsables la situation et se défendent. « Il arrive que le Ministère même nous fasse envoyer des stocks pharmaceutiques sur crédits délégués en quantité non négligeable alors que la saison ne s'y prête pas. C'est donc évident qu'on ne puisse pas tout écouler avant la péremption, » explique un gestionnaire qui a requis l'anonymat.

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Sur le banc des accusés, il y a aussi des prescripteurs. Ces derniers continueraient à prescrire des médicaments autres que ceux situés sur la liste des médicaments disponibles dans le centre de santé. « C'est une question de tendance. Aujourd'hui, s'il y a un autre médicament plus efficace que la quinine pour traiter le paludisme, le médecin ne va pas hésiter à l'utiliser. Ainsi, il y aura un ralentissement des sorties, puis cela entraînera la péremption massive des autres médicaments, » argumente Alexandre Hodonou, en service à la pharmacie de l'hôpital de la Mère et de l'Enfant (Homel) de Cotonou.

Des dons

Faire des dons de médicaments à ceux qui en ont réellement besoin est un acte humanitaire. Mais il n'y a rien de pire pour les gestionnaires que de gérer ces dons parfois inappropriés qui finissent plus tard dans les flammes. « Des dons, nous en recevons en quantité. Mais, il arrive que ces médicaments ne figurent pas sur la liste des médicaments utilisables au Bénin. Parfois, les notices de ces produits sont en langues étrangères, sans traduction. Finalement, ces dons ne sont plus utiles aux malades et restent stockés dans des magasins, puis ils sont détruits», déplore le docteur Cyriaque Affoukou, médecin coordonnateur de la zone sanitaire Abomey-Calavi/Sô-Ava.

Des dépenses

Pour détruire les médicaments hors d'usage, les formations sanitaires déboursent encore. Elles doivent faire convoyer les produits à leurs chefs-lieux de département, parfois situés à plus de 200 km. L'Etat, quand à lui, en débourse plus encore pour s'assurer d'une destruction écologiquement rationnelle . Des dépenses fortuites qu'on pourrait réduire en faisant dons des produits plus tôt aux patients nécessiteux. Cette mesure reste néanmoins difficile à mettre en œuvre. « Ce qui appartient à l'Etat ne se donne pas sans fondement. Si on ne veut pas être poursuivi pour détournement, c'est parfois mieux de les laisser périmer, » argumente Zacharie Agbovi, un ancien gestionnaire.

L'espoir reste désormais porté sur le financement basé sur les résultats (Fbr). Il s'agit d'un mécanisme pour aider à l'amélioration des qualités de prestations dans les centres de santé, appuyé par la Banque Mondiale et d'autres partenaires techniques et financiers. « Avec ce mécanisme, nous saurons réactiver des mesures promptes pour réduire la quantité de médicaments qui arrivent à péremption, et surtout former et motiver les agents pour rendre la gestion des médicaments plus rationnelle, » conclu le professeur Loko.

En attendant la mise en œuvre du Fbr, des tonnes de médicaments continuent d'être centralisées avant de finir dans les flammes.