Le Cameroun aurait-il versé 4 millions de dollars contre la libération de 27 otages ?

Des questions demeurent sur les conditions de libération de 27 otages par Yaoundé. La presse nigériane accuse le Cameroun d'avoir versé une forte rançon à Boko Haram.

Ahmadou Ali, le vice premier ministre camerounais, peut enfin dormir d'un sommeil de juste. Voilà 48 heures qu'il a retrouvé son épouse. Mais qu'ils furent difficiles et longs ces trois derniers mois. Le communiqué signé de Ferdinand Ngoh Ngoh, le secrétaire général de la présidence de la République du Cameroun est venu mettre un terme à plusieurs jours d'angoisse et de psychose générale. « Le président de la République, son Excellence Paul Biya, annonce à l'opinion publique nationale et internationale que les 27 otages enlevés le 16 mai 2014 à Waza et le 27 juillet 2014 à Kolofata, ont été rendus cette nuit aux autorités camerounaises. »

photoe b6786Le gouverneur et l'épouse du vice premier ministre - afriqueactualite.com

Les Camerounais pouvaient donc commencer à y croire. La rumeur avait commencé à faire le tour plusieurs fois auparavant, mais le doute subsistait. On se rappelait que quelques jours déjà après l'enlèvement du 17 juillet dernier, à Kolofata, une rumeur annonçait la libération des otages. Un démenti formel avait replongé les familles dans un profond désarroi.

Le compte à rebours avait été lancé. Chaque minute était comptée et chaque jour était un nouveau défi. Mais il fallait se montrer patient. « Patient jusqu'à quand ? » ne cessait de répéter les familles. Même le vice premier ministre aurait même commencé à perdre espoir et à croire, que son vieil ami, Paul Biya, l'avait laissé tomber.

Et samedi matin, la nouvelle est tombée. Ils sont libres. 27 otages dont madame Ali, le maire de Kolofata et les 10 Chinois enlevés à Waza le 16 mai dernier. Ils ont été remis aux autorités camerounaises samedi au petit matin. Une transaction nocturne, qui, passée l'euphorie, suscite déjà quelques interrogations. Y a-t-il eu rançon ? Si oui quel en a été le montant ? Et la grande énigme est de savoir où est-ce que ces otages étaient exactement maintenus en captativité ? Est-ce en terre camerounaise ou alors véritablement en terre nigériane ?

Négociation délicates

Le secrétaire général de la présidence de la République du Cameroun, Ferdinand Ngoh Ngoh, est allé les récupérer en personne. Comment ont-ils été libérés quand on sait que les négociations avec Boko Haram sont toujours âpres et sans concessions. D'ailleurs le Nigeria n'a pas toujours réussi à ramener les jeunes filles, enlevées il y a plus de six mois.

Malgré la mobilisation internationale et même les différentes manifestations, dont celle de Lagos encore ce dimanche, rien n'y fait. Boko Haram a su rester ferme. Quel est donc le secret du Cameroun ?

Il y a quelques semaines, des rumeurs circulaient, sur l'éventuel demande de rançon à hauteur de milliards de F CFA. Une somme que le chef de l'Etat camerounais se refusait de verser. D'autres rumeurs faisaient état du fait que le vice premier ministre Ahmadou Ali, aurait lui-même versé la rançon. Certains se demandaient même où avait-il pu se procurer autant d'argent.

Et puis il s'est susurré que le gouvernement camerounais avait déjà versé la moitié de la rançon. D'autres rumeurs disent que Boko Haram avait demandé en retour la libération de certains de leurs adeptes détenus au Cameroun en échange de ces otages.

Nous avons également entendu dire par des sources proches de l'armée camerounaise, que c'est « l'équipe gagnante » qui a conduit toutes les trois précédentes négociations au succès qui a encore été mise à pied d'œuvre.

Cette équipe s'appuierait sur l'honorable Abba Malla, homme dont la crédibilité aux yeux des ravisseurs ne ferait plus aucun doute, puisque ces derniers aurait fini par l'imposer au gouvernement camerounais comme leur interlocuteur favori. Un rang qui a été la source de toutes les polémiques sur le rôle des élites du Grand Nord camerounais. Tant il est vrai que le débat enfle sur la nature réelle du mouvement qui sévit dans la région du Grand-Nord et plus précisément dans la région de l'Extrême-Nord.

photod 9723cLes ex otages chinois - afriqueactualite.com

Même au sein de la classe politique, pis encore au sein du parti au pouvoir, il y a eu très récemment des invectives entre certaines élites de la partie méridionale du pays et ceux du Grand-Nord. Ces derniers étaient accusés d'entretenir un mouvement parallèle sous le couvert de Boko Haram.

Qu'à cela ne tienne, il est indiscutable que l'interlocuteur a gagné la confiance du secrétaire général de la présidence de la République, Ferdinand Ngoh Ngoh. La suite des événements a permis d'apaiser les tensions et de ramener les uns et les autres à de meilleurs sentiments sans pour autant altérer toutes les suspicions.

Selon des sources issues de la présidence de la République camerounaise l'échange permettant au gouvernement d'obtenir la libération par la secte terroriste Boko Haram a eu lieu en toute discrétion vendredi 10 octobre. Tous les réglages ont été faits et l'accord a été conclu entre le gouvernement camerounais et Boko Haram.

Le gouvernement est resté très discret sur l'opération comme lors des deux précédentes. Celles qui avaient permis la libération de la famille française Moulin-Fournier et le prêtre français Vanderbosch. La stratégie du Cameroun porte sur sa volonté de garder secrètes les conditions de la transaction.

Ne pas laisser germer l'idée qu'il y aurait eu une éventuelle rançon versée. Ce, pour ne pas choquer les contribuables camerounais et surtout pas le gouvernement nigérian pour qui ces fortes rançons finissent par servir au mouvement terroriste d'effort de guerre.

Seulement voila, les interrogations à l'issue d'une telle opération demeurent. Argent ou échange d'otages ?

Soulagement

Ils étaient attendus et ils ont été accueillis comme des enfants prodiges à Maroua, la capitale de la région de l'Extrême Nord par le gouverneur de la région, puis à Yaoundé, par plusieurs membres du gouvernement camerounais. Les otages, dont la libération avait été annoncée, sont arrivés sains et sauf samedi matin à Yaoundé à bord d'un avion militaire.

Les Chinois, d'abord conduits à l'hôpital central de Yaoundé, ont préféré être examinés par un médecin à leur ambassade.

Bien qu'épuisés par de longs mois de captivité et d'incertitude, il se lisait sur les visages des désormais ex-otages, la joie des retrouvailles avec leurs proches et la gratitude envers le président Paul Biya.

«Nous nous réjouissons de ce dénouement heureux», a indiqué le ministre de la Communication camerounais dans une déclaration publique, rendant un hommage appuyé au président camerounais. «Le chef de l'Etat a montré l'efficacité de la méthode qu'il a toujours utilisée chaque fois qu'un de nos compatriotes ou un étranger vivant sur notre territoire s'est trouvé en difficulté, en particulier pris en otage par ce groupe terroriste», a-t-il relevé, sans précision sur la méthode.

photob 3318bLe vice premier ministre attendant son épouse à l'aéroport - afriqueactualite.com

«Nous disons que quand il s'agit de la protection de l'intégrité physique et de la vie des gens, on ne parle pas d'argent», a-t-il ajouté alors que le versement de plusieurs milliards de francs CFA (plusieurs millions d'euros) aux ravisseurs a été évoqué.

Au Nigéria, un journal fait état du versement de quatre millions d'euros par le Cameroun à Boko Haram. Interrogé sur ce montant lors de la conférence de presse, le ministre de la Communication n'a pas élucidé la question.

Pour rappel, dans la nuit du 16 au 17 mai dernier, des hommes armés avaient attaqué un campement d'ouvriers chinois à Waza, où se trouve un parc naturel connu pour la richesse de sa faune, avant de tuer un militaire camerounais et d'enlever dix Chinois.

Puis le 27 juillet, deux attaques simultanées avaient visé la résidence locale du vice-premier ministre chargé des relations avec le Parlement, Amadou Ali, dont l'épouse avait été enlevée, et le palais du sultan de Kolofata, Seiny Boukar Lamine, qui avait lui aussi été kidnappé avec son épouse et leurs cinq enfants.

Depuis plusieurs mois, Boko Haram a intensifié ses incursions armées au Cameroun, amenant le gouvernement camerounais à déployer des renforts militaires, y compris des avions de combat dans l'extrême-nord du pays. Le 7 octobre, le Nigeria, le Cameroun ainsi que le Tchad et le Niger (également frontaliers du nord du Nigeria) ont décidé qu'une force régionale de 700 hommes destinée à combattre Boko Haram serait mise en place d'ici la fin novembre.