Michel Pea, pour "une dictature bienveillante".

Docteur en management des finances à l’Université Libre de Bruxelles (Belgique), Michel PEA vient de publier un ouvrage sur l’alternance en Afrique.

Michel pea 45ec3Michel Pea

Que peut nous inspirer le titre de votre ouvrage ?


Michel Péa : Le livre est intitulé « Entre le bon sens et l'alternance absolue : l'Afrique à la croisée des chemins. » Il est comme une sonnette d'alarme. Par le titre, nous montrons-là deux chemins qui sont tracés. Le chemin de l'alternance absolue et celui du bon sens : deux chemins auxquels les Africains se doivent d'opérer un choix pour la destinée de l'Afrique.

Que signifie exactement l'alternance absolue ?

Je crois qu'il n'est point besoin ici de nous lancer dans des définitions académiques ou littéraires. Les choses sont simples et se définissent à travers les faits que vivent les Africains. En lisant l'ouvrage, il reviendra à chacun de tirer les conclusions et de comprendre ce que l'auteur a voulu dire en parlant d'alternance absolue et du bon sens. Sur l'alternance absolue justement, j'ai pris comme exemple les départs forcés des chefs d'Etat. Et dans le livre j'ai cité certains pays.

En lisant votre œuvre, on a l'impression que vous êtes pour la dictature, mais une dictature « bienveillante ». Dans un monde idéal, dites vous, en faisant référence à l'ancien directeur adjoint de la Banque Mondiale, Dambissa Moyo : « ce dont ont besoin les pays pauvres, les pays situés tout au bas de l'échelle, ce n'est pas d'une démocratie avec ses partis multiples. C'est d'un dictateur bienveillant décidé à impulser les réformes nécessaires pour donner une impulsion à l'économie. » Qu'entendez-vous exactement par dictateur bienveillant ?

Vous faites allusion à Dambissa Moyo que j'ai cité en épigraphe. Lui voulait nous dire ceci : « il ne s'agit pas en Afrique d'avoir des parties multiples, mais d'avoir un dictateur éclairé, bienveillant, capable de donner une impulsion à l'économie ». Aujourd'hui on parle de la démocratie à l'Occidental. Mais avant de parler de cette démocratie, qu'est-ce que ces pays ont connu ? Ces pays ont été dirigés par des dictateurs éclairés.

Par dictateur éclairé dans le livre, j'ai voulu simplement dire qu'on peut avoir une personnalité à la tête d'un Etat en mesure d'avoir une vision éclairée, un aura très fort, capable de ramener son pays vers le haut, de lui donner une impulsion, de générer bien de choses pour l'économie de son pays.

Nous parlons de démocratie en Afrique, ce qui d'ailleurs vient de l'Europe ou de l'Occident. Mais j'aimerais que nos lecteurs sachent que les deux systèmes ne sont pas pareils. Il est vrai que la démocratie a un caractère universel, mais avant de parler de la démocratie il faut voir le parcours de chacun. L'Occident a eu un parcours. Quel est donc le parcours de l'Afrique pour qu'on parle de démocratie aujourd'hui chez nous ?

Ce dictateur bienveillant ne serait-il pas finalement le démon au sommet de l'Etat que craignait Mgr Ernest Kombo que vous citez encore en épigraphe ?

Je suis un peu dérangé lorsque j'entends parler des chefs d'Etat africains comme étant des dictateurs. Oui, s'il y a dictature, je préfère plutôt parler de la dictature de l'urgence et de l'action salutaire. Hier Kadhafi était qualifié comme dictateur, mais que ressentait son peuple, que ressentaient les étudiants libyens ?

Est ce qu'on peut dire qu'ils ne se retrouvaient pas dans la politique nationale de leur leader ? Quelqu'un au cours de la présentation du livre me disait que lorsqu'un chef d'Etat est à la tête d'un pays, des éléments prioritaires comme l'électricité et l'eau ne doivent pas manquer. Est-ce que la Libye n'avait pas d'eau ou d'électricité ? Le dictateur de l'urgence, c'est un chef d'Etat qui emploie des moyens durs et forts pour son peuple afin de le ramener au droit chemin, au bonheur, à la paix, à la sérénité. Mais il faut d'abord utiliser des techniques dures, des moyens plus forts, pour ramener, justement le peuple à une action salutaire. Mais pour arriver à cette action salutaire il faut d'abord souffrir.

Il faut traverser des étapes, il faut être dur avec son peuple. C'est comme un père qui est dur envers ses enfants : il faut travailler, il faut aller à l'école, dira t-il toujours à ses enfants. L'enfant, lui, dira : papa j'ai sommeil, et le père répondra toujours non, il faut travailler, il faut lire. La suite, c'est le bonheur que finit par vivre l'enfant. C'est ce qu'on appelle par dictature de l'urgence. Cette dictature ramène à une action salutaire pour les enfants.

expulsion rdc 0e91bDonner une impulsion au développement



Le mythe de la termitière

Dans le premier chapitre de l'ouvrage vous parlez de l'apprentissage de la démocratie avec ses contours. Peut-on dire que cet apprentissage a été réussi dans les pays africains ?

Je dirais, non. Aujourd'hui nous parlons toujours du recours à la démocratie à l'occidentale. Moi j'ai voulu faire recours à la démocratie à l'africaine. Ce qui signifie que la démocratie à l'occidentale a été un échec. Quand on fait le bilan, ça a été un échec. D'où on doit faire recours à une démocratie adaptée au climat, aux mœurs et aux réalités africaines, d'autant plus que cette démocratie existe depuis la nuit des temps.

Et vous pensez donc que cette démocratie à l'occidentale serait, en partie, source de malheur en Afrique ?

Evidemment. Puisqu'aujourd'hui, on parle d'alternance pendant que l'Occident hier n'avait pas besoin d'alternance pour se développer. L'Occident a eu des visionnaires qui ont eu l'occasion de mettre à profit leurs expériences, leur vision au profit de leur pays.

Je vais vous prendre une image. Entre une personne qui a déjà semé, qui a déjà planté, qui récolte ; et une personne qui est en phase d'apprentissage qui doit semer et doit planter. Est-ce-que les deux personnes doivent vivre de la même manière ? L'Occident a déjà semé, il est en phase de récolte alors que l'Afrique est en phase de plantation. Les Occidentaux peuvent dormir, ils ne font que récolter tandis que les Africains doivent travailler. Les deux principes, voyez-vous, ne sont pas pareils.

Vous utilisez dans votre ouvrage des expressions imagées notamment de mythes pour parler de la démocratie en Afrique. Pouvez-vous dire à nos lecteurs quelle est la place du mythe africain dans cette démocratie que vous évoquez tant ?

J'ai fait allusion au mythe de la termitière. La termitière, c'est évidemment un édifice naturel qui est conçu ou existe de manière mythique. Est-ce qu'aujourd'hui par nos analyses nous pouvons démontrer comment les termites construisent une termitière ? Comment les termites peuvent soulever leur sève jusqu'à construire une termitière ? C'est difficile. Donc c'est un endroit qui est construit de manière mythique.

Dans cette termitière vit une reine-mère entourée de termites, comme des fourmis et qui constituent des bataillons, des régimes. Il y a là, à l'image d'une nation, un cycle de vie qui règne autour d'une termitière incarnée par une reine-mère. Sur le plan humain, c'est comme une nation qui est sous la direction d'un chef d'Etat. Lorsqu'une reine-mère est délogée de manière brutale de cette termitière, elle quitte automatiquement la termitière avec ses fourmis, avec ses bataillons. La termitière devient une coquille vide.

A ce moment, n'importe qui peut arriver et faire sa loi. C'est donc ceux-là que le feu Mgr Kombo qualifiait de « démons ». Ce sont des crocodiles, des serpents, et tout genre d'animaux qui entrent. Mais est ce que ceux qui intègrent cette termitière savent comment cet objet mythique avait été conçu ? Est-ce que les nouveaux occupants peuvent savoir comment entretenir l'édifice ? Est-ce que le crocodile peut jouer le rôle de termite ?

Vous revêtez, vous-même, une double casquette, celle d'être à la fois soldat et financier. Dans l'une ou l'autre des deux postures, on est assez loin de la politique . Car les hommes en uniforme, dit-on, ont leur place dans les casernes tandis que les financiers ont à réfléchir sur le développement économique. D'où vient-il que vous vous intéressez tant à la politique en termes de pouvoir ?

Oui, de par ma profession je suis intendant militaire, donc financier de l'Armée. Je suis un produit de Montpellier, où j'ai étudié les finances dans l'Armée. Je pense qu'en tant que militaire, rien ne m'empêche de faire des recherches pour mon pays, pour l'Afrique et pour le monde entier d'autant plus que les grandes découvertes à travers le monde ont été faites aussi par des militaires. Je citerai là, Charles De Gaulle qui lui était militaire. Je pourrai en citer bien d'autres : Henry Fayol etc. Si donc les grandes découvertes à travers le monde ont été, en partie, faites par les militaires, je pense qu'en tant que militaire, nanti de la connaissance, je suis en mesure de faire des recherches pour le monde, pour mon pays, pour l'Afrique et mettre les résultats au profit de toutes les nations.

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Denis Sassou N'Guesso, un visionnaire

Vous citez De Gaulle, lui même a fini au pouvoir. N'est-ce pas là une forme de revendication de la place du soldat dans la politique en Afrique ?

Non. Le militaire est apolitique. C'est plutôt ma veste de chercheur que je porte. Je ne peux être chercheur sans être dévoué pour les causes justes de l'humanité.

Votre pays le Congo se trouve actuellement dans une forme d'alternance avec, d'une part, l'idée du maintien de l'actuelle constitution qui verrait le départ de l'actuel président Denis Sassou Nguesso et d'autre part le changement de la constitution avec la possibilité pour celui-ci de briguer un nouveau mandat. Quel est votre positionnement par rapport aux deux cas ?

Moi je suis apolitique. Je ne peux me prononcer sur ces questions. Mais en tant que citoyen ayant des droits constitutionnels je peux avoir un mot. Dans tout cela quel est l'objectif principal ? Que voulons nous en tant qu'Africains, est-ce porter des vêtements sur mesure parce qu'ils sont à la mode ? Ou, est-ce de faire les choses parce que les autres l'ont fait ?

Je parlais du bon sens et de l'alternance absolue. Et cette alternance peut être comparée aux vêtements sur mesure. Quelles sont nos propres réalités ? C'est en cela que je faisais allusion en parlant de la démocratie à l'africaine. L'alternance absolue, c'est la démocratie à l'occidentale. Le parcours de l'Occident, c'est celui des grands hommes qui ont eu à travailler pendant plusieurs années. Voyez Fidel Castro. Il a travaillé pendant plusieurs années pour son pays et aujourd'hui on parle de lui comme modèle. Les plus grands médecins, vous conviendrez avec moi, ont été formés à Cuba. Il a eu à travailler Castro.

Un autre exemple. On me parle du barrage d'Inga en RDC. Savez-vous qu'il a fallu plus de vingt ans pour que ce barrage soit construit. Il fallait donc à la personne qui a eu cette vision, du temps pour qu'elle puisse mener à terme ce projet noble sur lequel compte largement l'Afrique. Est-ce qu'il fallait, au nom de l'alternance absolue, donner trois, quatre, cinq ans à quatre chefs d'Etats pour venir accomplir ce projet ? Je pense qu'il fallait plutôt donner du temps à la personne qui a eu cette vision.

C'est ce que l'Afrique doit savoir. Je ne parle pas du Congo, je parle de l'Afrique. Il faut donner du temps aux gens qui ont une vision pour leur nation. Je ne fais pas l'apologie d'un système, encore moins le culte de personnalité d'un chef d'Etat. Il faut donner du temps aux visionnaires africains comme l'Occident l'a fait hier.

Ceux aujourd'hui qui arrivent à la tête des pays occidentaux trouvent que tout est déjà servi. Ce n'est pas le cas de l'Afrique. L'Afrique doit travailler. Pour qu'elle parvienne à l'image de l'Occident, il faut des visionnaires. Mais alors que nous avons une grâce, que Dieu nous a donné un visionnaire, allons-nous le sacrifier au nom de l'alternance absolue parce que c'est une mode ? Ou parce que nous voulons tous être chefs d'Etat ? C'est là le réel danger de l'Afrique.

Que pensez-vous de la politique africaine actuelle dans sa globalité, avec, justement, cette question de l'alternance qui devra resurgir dans la plupart des pays. Je parle des 26 pays où les présidentielles sont prévues en 2016 ?

Ce n'est pas pour rien que j'ai parlé de l'Afrique comme étant à la croisée du chemin. Il revient à ces 26 états de décider sur leur destin. Ce qui signifie que si la décision est mal prise nous arriverons au chaos, à l'image de certains états qui sont déjà dans le chaos. Nous, pays africains, ne sommes pas au bord du chaos. Nous ne somme pas dans l'instabilité qui a déjà commencé dans d'autres pays. Il revient donc à l'Afrique de prendre des décisions responsables.

Déjà que le mot existe. Changement constitutionnel. Si c'est pour changer au profit de la nation. S'il faut changer pour sauver la nation. Il ne s'agit pas de faire des déclarations inutiles : changer ou ne pas changer. Quelles sont les réalités ? Nous, Congolais, ne voulons pas reconnaître quels sont les faits que nous avons vécus, quelle est l'histoire du Congo. C'est en revoyant celle-ci, en la réexpliquant qu'on peut savoir quelle est notre position.

Je me suis amusé dans le livre à faire la comparaison, étudier les années 1979 et 1997. Les deux années qui ont conduit Sassou Nguesso aux affaires. Ce sont deux années qui se ressemblent, deux années historiques et déterminantes pour le Congo. Le 05 février 79, le 05 juin 97, dans le livre vous pourrez le découvrir, sont des années qui se ressemblent pour le Congo. Si avant 79 le Congo a vécu dans une période d'instabilité, de crise, où le criquet était devenu l'aliment de base, en 1979, M. Sassou Nguesso arrive au pouvoir avec certaines actions salutaires. Il y aura la stabilité économique, la régularité salariale, le climat de paix et de sérénité.

Arrive la conférence nationale (en 1991, NDLR), et là, il faut voir le génie de l'homme (Sassou N'Guesso, NDLR), des atouts qui ne sont pas donnés à tout le monde. L'homme reçoit les injures de tout genre. Bien que disposant d'une force, de l'armée, de tous les moyens capables d'arrêter, il a accepté. Et plus loin encore, il a accepté cette mauvaise gestion antérieure de tous les chefs d'Etat (congolais, NDLR). Et quand au nom de l'alternance absolue il accepte tout, on le fait partir du pouvoir. Là encore il l'a accepté.

Et lorsqu'il quitte le pouvoir qu'avons nous observé ? Une décennie ensanglantée, marquée de guerres, d'instabilité politique, d'irrégularité salariale ; où l'économie du pays était asphyxiée, arrêtée ; où les milices ont pris le dessus sur l'armée nationale ; où les écoles vont se trouver fermées avec des années blanches jamais connues dans l'histoire du Congo. Voilà qu'à la faveur des événements du 05 juin, l'homme revient aux affaires.

Et là, peu de temps après, le pays retrouve sa quiétude, sa sérénité, sa régularité salariale avec le boom pétrolier et tous les avantages. Maintenant il revient aux Congolais de voir s'il faut encore laisser partir cet homme. Sachant que les mêmes causes produisent les mêmes effets, faut-il donc le laisser partir ? N'allons nous pas, s'il s'en va, revivre ce qu'on a vécu dans le passé ? Il nous revient à nous Congolais de faire le choix. Si donc nous le laissons partir et qu'on revit les mêmes choses, advienne que pourra.

Oui, au nom du bon sens, donnons du temps à cet homme que nous avons pu expérimenter sur le terrain à travers certaines découvertes et certaines réalisations que nous voyons, même si nous ne voulons pas voir. C'est le chemin, que moi auteur, je montre sans obliger à qui que ce soit de maintenir Sassou au pouvoir de même que je ne demande à personne de le faire partir. Je montre simplement le chemin.

Il en est ainsi pour tous les pays d'Afrique. Que ce soit au Congo, au Burkina Faso, au Rwanda, au Benin, au Burundi, au Cameroun, le chemin est le même. Celui-là même qu'en tant qu'auteur, j'essaie de proposer à tous les Africains. Souvenons-nous que la tradition a toujours donné du temps à ceux qui jadis dirigeaient nos villages en Afrique.

C'est cela notre tradition africaine. Maintenant si nous pensons qu'il nous faut forcement porter des vêtements sur mesure, moi je ne fais qu'un rappel : l'Occident est en phase de la cueillette. Ils ont déjà semé et ne font maintenant que récolter. Or l'Afrique n'est qu'en phase où elle doit semer. Voilà donc le chemin que je propose aux africains.