Saïd M’bombo Penda : « Lorsque mon film est sorti, j’ai reçu des menaces de mort »

Said M’bombo Penda, réalisateur du film « Laurent Gbagbo : despote ou anti-colonialiste…le verbe et le sang » parle de liberté et du cinéma africain.

Qui êtes-vous ?

Je suis Said M'bombo Penda, journaliste-réalisateur documentariste. Je suis un ancien de la BBC où j'ai passé deux décennies avant de quitter parce que j'ai eu envie de faire d'autres expériences. J'ai par la suite, travaillé pour l'Union européenne en tant que responsable de la communication pour l'Afrique de l'ouest et centrale. Présentement, je travaille pour mon propre compte en tant que journaliste indépendant et documentariste. Je suis le réalisateur du film « Laurent Gbagbo : despote ou anti-colonialiste...le verbe et le sang. »

cine 1 47221

Qu'est ce qui vous a motivé à réaliser ce film ?

Disons que le personnage de Laurent Gbagbo est un personnage atypique. Personnellement, j'étais en Côte d'Ivoire en 2000. J'ai vu les premières semaines de ce régime, je connaissais que le discours violent et xénophobe ; le discours divisionniste de Laurent Gbagbo a commencé à ce moment là. Mais, j'ai été sidéré, lorsque j'ai débarqué en Côte d'Ivoire en 2012, par le discours des partisans de Gbagbo qui est un discours victimaire. Alors que moi je savais à mon niveau d'information que ce sont eux plutôt les bourreaux pendant les dix années de Laurent Gbagbo.

Donc, je suis parti sur le principe du fait que, peut-être je me suis trompé et que toutes les sources d'information que j'avais, étaient fausses. J'ai décidé de mener une enquête, une investigation, pour soit, confirmer les informations que j'avais de ce régime ou alors infirmer les convictions que j'avais. J'ai mis douze mois pour le tournage, l'investigation et la post production. Le tournage a eu lieu en Côte d'Ivoire, mais les interviews ont été réalisées au Sénégal, en France et des reportages au Burkina-Faso.

Il y a beaucoup d'autres sujets poignants sur le continent noir, pourquoi avoir choisi spécialement celui sur Laurent Gbagbo ?

J'ai fait ce choix parce que la crise ivoirienne peut inspirer beaucoup d'autres médias. Les problèmes ethniques qu'il y a eu en Côte d'Ivoire, l'instrumentalisation des problèmes et des divergences ethniques qui ont cours dans la plupart des pays africains, etc, pour moi, mon film doit être un film pédagogique. Je veux que le film que j'ai réalisé sur la Côte d'Ivoire, inspire d'autres pays africains parce que dans la plupart de ces pays, les problèmes ethniques existent.

Les problèmes de frontières qui ont été généralement tracés par le colonisateur sans tenir compte des réalités ethniques, cela existe dans tous les pays africains. Il y a par exemple dans mon pays, le Cameroun, des ethnies qui se retrouvent à cheval entre le Cameroun, le Gabon et la Guinée Equatoriale. Si par exemple, on se retrouve un jour à la tête du Cameroun, un chef d'Etat, parce qu'il veut s'attirer la sympathie d'une partie de la population, décide que des populations qui viendraient des zones tampons, sont des populations plutôt étrangères au Cameroun, on va se retrouver dans une situation comme celle de la Côte d'Ivoire.

C'est valable pour beaucoup d'autres pays africains. Mon film est quelque part pédagogique. Mon film ne parle plus aujourd'hui, à Laurent Gbagbo parce que son sort est presque scellé. Mon film parle plutôt aux partisans de Laurent Gbagbo qui n'ont pas encore réalisé que quelque part, ils ont été dupés. Ils ont été induis en erreur. Ils ont été déshumasinés. Mon film parle aussi et surtout aux chefs d'Etat actuellement au pouvoir, pour leur dire : attention ! Vous pouvez vous aussi, vous retrouver un jour devant la CPI comme Laurent Gbagbo ; si jamais, vous vous amusez à instrumentaliser les divergences et les antagonismes ethniques qui existent partout.

Aujourd'hui, vous avez répondu présent à un festival portant sur le respect des droits humains et la liberté d'expression. Est-ce que vous pensez sérieusement que le cinéma peut apporter une contribution à une renaissance africaine ?

Je suis tout d'abord afro-optimiste. Je suis profondément capitaliste aussi, parce que je considère qu'en réalité, c'est imbécile pour les Africains, de dépendre des frontières qui leur ont été imposées par leurs colonisateurs. Le Togo n'existe pas pour moi. Le Cameroun, c'est faux. La Côte d'Ivoire, c'est artificiel. Ce qui est réel pour moi, c'est l'Afrique, parce que ça existe. Le lien qu'il y a entre Africains, c'est naturel. Les frontières que nous avons, ce sont des frontières héritées de la colonisation.

Oui, je pense que le cinéma africain peut aider les Africains à retrouver cette unité. Les cinéastes africains, quand ils se rencontrent et discutent, ils ne parlent pas en ivoirien, en togolais... Ils parlent cinéaste africain. Et je pense que la renaissance peut venir finalement du monde culturel. Cette unité africaine dont rêvaient les précurseurs comme Kwame N'Krumah, Modibo Keïta, Jilius Nyerere.

Parlons du cinéma, vous êtes aujourd'hui documentariste, quel regard portez-vous sur le cinéma africain ?

Il y a plusieurs cinémas africains comme dans les autres pays. Le cinéma sud africain par exemple, est un cinéma totalement différent des autres types de cinéma que nous retrouvons sur le continent, parce qu'il est très bien financé. Il y a en Afrique du Sud, des institutions de financement du cinéma qui sont puissants, tout comme dans les pays occidentaux. Beaucoup d'argent sont mis dans le cinéma et la différence se voit entre les films sud-africains et les films du reste du continent africain. Ce sont des films d'excellentes qualités qui sont souvent présentés dans des grands festivals internationaux où ils compétissent avec des films d'Hollywood.

Il y a aussi le cinéma maghrébin en Afrique du Nord. Là aussi, il y a plus ou moins des financements qui existent. Et, il y a un troisième type de cinéma qui est le cinéma, parent pauvre de l'Afrique. C'est le cinéma de l'Afrique sub-saharienne. Ce sont ces cinémas où il n'existe presque pas de financement. Ses cinéastes sont obligés d'aller tendre la main. Demander de l'argent à des bailleurs de fonds internationaux.

Or, comme nous le savons tous, la main qui demande est toujours en dessous de la main qui reçoit. Malheureusement, quand on donne de l'argent à ces cinéastes africains, on leur impose certaines conditions. On a un droit de regard sur ce qu'ils ont mis dans leur scénario. On regarde ce qu'ils veulent faire de leur film. Moi, je veux faire du cinéma autrement, ne pas tendre la main à des institutions de financements internationaux. Je veux faire du cinéma, un film qui est mon film à moi et j'en aurais été totalement responsable. Personne parce qu'il m'a remis de l'argent ou des financements, m'aurait dit, il faut changer quelque chose dans son scénario. Voilà en quelque sorte, les cinémas qui existent.

cine 2 d5246En entretien avec Abdoulaye Wade

 

Quels sont les problèmes auxquels vous êtes confrontés sur le terrain en tant que réalisateur ?

Personnellement, j'ai eu un sérieux problème. Lorsque mon film est sorti, parce qu'il est estimé comme un film anti-Gbagbo, j'ai reçu d'énormes menaces dont des menaces de mort. Tant que je suis en Côte d'Ivoire, je ne vis que sous haute protection. C'est inimaginable ! C'est insensé ! C'est inacceptable, simplement parce que j'ai fait un film basé sur la vérité, sur le réel, je suis aujourd'hui menacé, traqué, insulté, vilipendé. C'est une énorme difficulté.

Par ailleurs, je tiens à vous dire que lorsque j'ai emmené mon film en DVD à distribuer à quelques journalistes et à quelques confrères cinéastes ici (au Sénégal, NDLR) pendant ce festival, le film a été bloqué. Tout simplement parce qu'ils ont vu le titre du film sur le DVD. Ils ont dit qu'il faudrait que l'autorisation de laisser entrer ce film soit obtenu au ministère de l'Intérieur. Ce sont là des entraves qui doivent être dénoncées. C'est inacceptable que dans une démocratie, on fasse de la censure, parce que ça, c'est de la censure.

Vous avez parlé des menaces de morts, donnez des noms si possible puisque nous sommes au festival pour la liberté d'expression.

Honnêtement, j'ai travaillé dans un média dans lequel sans preuve, je ne peux rien dire. Je n'ai pas de preuve palpable, mais je sais et je peux dire que sur les médias sociaux, certains d'entre eux ont été clairement identifiés, notamment d'anciens collaborateurs de Laurent Gbagbo et qui sont par ailleurs, des pasteurs d'Eglise évangélistes. Ils ont été clairement identifiés sur Facebook, Twitter. Ils ont envoyé et posté des choses comme : « Ce monsieur, c'est un camérounais, il faut lui régler son compte ».

Parlons à présent conflits armés en Afrique avec le Mali et surtout la Centrafrique. Quels sont selon vous, les raisons qui peuvent expliquer la multiplication de ces conflits armés sur le continent noir ?

Je crois que quelque part, il y a la cupidité et l'imbécilité de certains de nos dirigeants. Il faut le dire de façon aussi claire. Je refuse de croire à la facilité du discours qui voudrait qu'on dise tout le temps qu'ils sont manipulés par l'Occident. Je pense que si quelqu'un est manipulé, c'est parce déjà, il est faible. Donc, si on nous dit que nos dirigeants sont manipulés par l'Occident, c'est parce qu'ils sont des imbé... Nous avons tous étudié dans les universités avec des Occidentaux. Ils ne sont pas plus intelligents que nous.

La question réelle qui pose problème en Afrique, c'est celle de la démocratie. C'est fondamental aujourd'hui en Afrique. Nos dirigeants sont convaincus qu'ils tirent leur légitimité, non pas des populations, mais des puissances occidentales qui les ont cautionnés et sponsorisés. Ils sont obligés de rendre satisfaction à ces puissances. Le jour où il y aura une démocratie où nos bulletins de vote, où nos voix vont réellement compter, vous remarquerez que nos dirigeants vont cesser de se préoccuper plus des intellects de l'Occident et ils vont commencer par se préoccuper de nos intellects parce qu'ils sauront que ce n'est plus l'Occident qui les installe, mais que c'est nos bulletins qui leur font élire. La démocratie pour moi est fondamentale. Elle va avec les droits de l'homme naturellement.

Vous avez accepté participer aux débats lors de ce festival, si vous avez un message à adresser à la jeunesse africaine, c'est l'occasion de le faire.

Lorsque je porte un regard sur la jeunesse africaine, j'ai un sentiment partagé. Je suis en même temps très optimiste, parce qu'il y a cette fougue qu'on regarde, qu'on remarque chez la jeunesse africaine. Les gens sont volontaires et veulent réellement changer les choses. Cela me rassure.

Par contre, il y a une partie de la jeunesse africaine qui est très rapidement, à cause des politiciens véreux, entrée dans un jeu de mercantilisme. C'est cette jeunesse qui, rapidement, crée des associations, non pas pour vraiment défendre des intérêts de la jeunesse, mais pour profiter de cela comme des canaux pour drainer les financements d'un politique et chanter leurs louanges. Moi, je suis pour une jeunesse africaine engagée. Je suis pour une jeunesse africaine consciente. Je suis pour une jeunesse africaine qui se bat. Qui veut résister. Qui veut survivre et avancer.